Wladimir Jankelevitch commence son ouvrage sur Debussy (Debussy et le mystère de l'instant - Plon) par une distinction entre le mystère et le secret.
Le secret, principe des sociétés initiatiques, referme sur elles une connaissance quil nest pas bon de divulguer; le code sépare, et la cryptographie devient une arme dans la lutte entre puissances, quelles soient ou non volontairement ésotériques.
Le mystère, en revanche, est lau-delà du rationnel, la zone dombre impénétrable à la logique, et il peut avoir les dehors de la simplicité.
Appliquons cette distinction à la matière traitée : il est hors de doute quune partie significative de la musique daujourdhui se nourrit de codes et de procédures qui lui confèrent les apparences dun langage dinitiés codes élargis ou contestés au demeurant par chaque vague successive de création.
La question se pose cependant de savoir si ces codes et procédures ne sont pas simplement protégés par leffort à accomplir pour les assimiler, voire pour les mettre à jour, car la frontière est floue entre linconnu et linconnaissable, et toute manifestation humaine à caractère de message implique une technique.
Il suffit de prendre pour exemple de lambiguïté attachée à cette distinction le cas dun Olivier Messiaen, esprit religieux nourri de mystères, qui fonde son langage sur un réseau serré de propriétés mathématiques et dalgorithmes, dont il nest éloigné que par un refus dexplication abstraite.
Bien entendu, la mise à jour de ces relations et de ces mécanismes ne dévoilera ni les choix fondamentaux, ni leur mise en uvre au niveau dun métalangage.
Elle permettra pourtant de mieux cerner la marge dinconnaissable où se joue effectivement la création, y compris pour les uvres passées quon a trop tendance, encore aujourdhui, à situer en bloc dans la zone du mystère.
Leffort à accomplir est considérable, mais lessor de disciplines naissantes, dont un bon nombre sont liées au développement de linformatique, fournit un arsenal doutils sans comparaison avec les moyens artisanaux de lanalyse traditionnelle.
De plus, plusieurs compositeurs contemporains, Messiaen compris, ont décrit à leur manière lemploi plus ou moins intuitif de ces outils, jusquà fonder consciemment certaines uvres sur des procédures désormais formalisées. Là, la distance entre synthèse et analyse se réduit et peut nous aider à progresser. Formalisme, le grand mot est lâché ; Iannis Xenakis lavait déjà mis en exergue de son livre «musiques formelles». Puisquil nest pas contestable que toute musique a des bases formelles, il me semble utile de poursuivre leffort de défrichage entamé par plusieurs pionniers, cités par la suite.
Il contribuera peut-être à re-mystifier la musique, puisque certains ci-devant «secrets décriture» seront alors du domaine public ; toutefois, je crois que le caractère de simplicité lié par Jankelevitch au mystère nest que le passage à un niveau de complexité supérieur, par exemple à léchelle des macrostructures.
Enfin, il ne faut pas se faire dillusions sur la généralité de ce qui suit ; les efforts de mise à jour réunis ici ne sont encore que des bornes isolées dun vaste territoire, dont la découverte suscitera je lespère de nombreux appétits, et plus encore au niveau de la création que de la musicologie.